David Perrault, réalisateur de Nos héros sont morts ce soir . © DR
Avec Nos héros sont morts ce soir, il signe un des films français les plus étonnants de l'année. Dans un noir et blanc superbe, un retour au monde des catcheurs qui faisaient rêver la France à la fin des années 1950. Des colosses dont David Perrault explore les cauchemars dans une atmosphère réaliste et onirique, sophistiquée et brillamment cinéphile. Cinéma français à la Becker, cinéma américain classique, ambiance Nouvelle Vague dans une chambre où se recompose un duo à laA bout de souffle, le film est un hommage constant au cinéma et transforme le jeu des citations en déclaration d'amour.
De quoi être curieux de la culture cinématographique de David Perrault, un débutant qui s'est formé seul, ne passant qu'une année à la Femis dans le cadre d'une formation professionnelle consacrée à l'écriture de scénario. ' J'ai conscience d'être un cinéaste cinéphile, confie-t-il en souriant. Truffaut disait que la meilleure école du cinéma c'était de regarder des films et c'est toujours vrai. Tavernier disait, lui, que chez Scorsese, il n'y a pas un plan qui ne vienne pas d'un autre film. Et pourtant, Scorsese, c'est Scorsese ! On peut trouver son identité de cinéaste sans rompre avec les films du passé ! ' David Perrault nous a ouvert ses souvenirs et sa bibliothèque de fan de cinéma.
Rêver le cinéma
Mon envie de cinéma est presque antérieure à mon expérience de spectateur. Quand j'avais 3 ans, j'avais tout le temps entre les mains les Fiches de Monsieur Cinéma ! Je pense que mes parents avaient répondu à une offre du style ' Recevez les 80 première fiches pour presque rien ', je n'ai jamais eu la suite mais, du coup, je me suis concentré sur celles que j'avais. Je ne faisais, bien sûr, que regarder les images, je n'en finissais pas de les regarder. Elles me fascinaient, me terrorisaient. Max Schreck dans le (1922) de Murnau, ça ne voulait rien dire pour moi, mais le voir, c'était très impressionnant ! Comme cet homme transpercé par une lance dansLes Nibelungen (1924) de Fritz Lang ! Et les monstres de (1932) ! Je revenais sans cesse sur ces images, plus ça me faisait peur, plus j'avais envie de les regarder.
J'ai fini par voir pour de bon beaucoup de films qui étaient présentés dans ces Fiches de Monsieur Cinéma. Et j'ai réalisé que je reconnaissais les plans qui correspondaient aux photos des fiches. Les images étaient restées en moi. Rocco et ses frères (1960) de Visconti est devenu un de mes films fétiches, et il était dans ce lot de fiches. Mon rapport avec le cinéma continue aujourd'hui encore à passer par les photos dans les livres, les affiches. C'est une rêverie sur le cinéma à partir des images, et c'est important de rêver le cinéma ! Si j'ai mis des séquences oniriques dans Nos héros sont morts ce soir, ce n'est pas une coquetterie. J'ai voulu des plans qui soient comme des photogrammes autour desquels l'imagination peut voyager.
Intimité et mythologie
Je suis fils d'ouvriers, mes parents ne sont pas particulièrement cinéphiles. Mais ils m'ont encouragé à aller dans cette voie, pas seulement en me mettant entre les mains les Fiches de Monsieur Cinéma ! Sur cette photo, je suis avec mon père, le jour de l'arbre de Noël à l'usine où il travaillait. Il avait commandé ce projecteur Super 8, qui est devenu un objet très important pour moi ! J'avais trois bobines que je pouvais projeter. Un dessin animé de Titi et Grosminet en noir et blanc, un film de famille où je pouvais voir mon père jouer au foot, et une scène d'attaque de diligence par des indiens. Je me suis rendu compte il y a à peine un an que cette scène venait de La Chevauchée fantastique (1939) de John Ford, qui est aujourd'hui mon cinéaste préféré.
Les images de famille, avec lesquelles je pouvais avoir une relation intime, se sont donc mélangées avec celles de la mythologie du cinéma. Et c'était justement un peu mon projet avec Nos héros sont morts ce soir. J'ai voulu prendre des personnages de condition sociale modeste qui deviennent des figures mythologiques quand ils se retrouvent sur un ring, habillés en catcheurs. A la fin des années 1950, les catcheurs étaient, en France, de véritables superhéros. Avant de tourner mon film, je me suis dit qu'il faudrait faudrait filmer les gens du peuple comme des héros et les héros comme des gens du peuple.Les Raisins de la colère (1940) de John Ford, c'est ça : tous les ouvriers sont filmés comme des héros. C'est un film qui me fascine.
Les masques
Je suis allé au cinéma pour la première fois assez tard, j'avais 8 ans. J'ai vu le (1940) de Disney. Effrayant ! Et inoubliable, comme Les Aventures de Pinocchio (1972) de Commencini, que j'ai vu à la télévision. Pinocchio, c'est le masque qui prend vie, le visage de marionnette qui devient visage d'enfant. Et c'est la dimension du conte. Quand j'étais enfant, je lisais les contes de Charles Perrault et j'étais évidemment frappé par le fait que l'auteur avait le même nom que moi ! Tout ça m'a sans doute travaillé, car on retrouve dans Nos héros sont morts ce soir aussi bien la dimension de conte que la présence des masques, qui sont ceux des catcheurs.
De Palma
Ma relation avec le cinéma a été largement favorisée, avant même l'adolescence, par la télévision, qui programmait des films plus originaux et plus importants qu'aujourd'hui. C'est sur la 5, qui n'était pourtant pas une très bonne chaîne, que j'ai vu (1981) de Brian De Palma. C'est le film qui m'a permis de comprendre ce qu'est la mise en scène, sans doute parce qu'il démonte, à travers son intrigue qui implique un ingénieur du son, les mécanismes du cinéma.
A la même époque, j'ai vu Phantom of the Paradise (1974), sur Antenne 2, un De Palma complètement fou qui mêle toutes sortes d'influences, Le Fantôme de l'opéra, Le Portrait de Dorian Gray, la comédie musicale, le rock... Et pourtant ça tient ! De Palma est le premier cinéaste dont j'ai retenu le nom et dont j'ai voulu voir tous les films. Il m'a influencé par sa démarche, l'idée qu'on peut puiser dans les films, les romans, la musique qu'on aime, se réapproprier des créations passées pour faire quelque chose d'audacieux et de ressenti.
Pour moi, De Palma n'est pas tant un formaliste maniériste qu'un romantique. Il travaille sur des émotions, toujours. Ses films sont des grands mélos, des tragédies. Aujourd'hui, il est devenu trop conceptuel et il m'intéresse moins, mais je ne lui en veux pas !
Cinéma fantastique
Je ne suis pas à l'aise avec les images sanglantes, mais elles ont quelque chose d'interdit, comme les images des Fiches de Monsieur cinéma, et elles ont donc eu un pouvoir sur moi ! Le film fantastique qui m'a le plus marqué, c'est Les Griffes de la nuit (1984) de Wes Craven. C'est un série B années 1980, mais ça renvoyait pour moi à des choses très intimes, au pouvoir des rêves, au fait qu'on peut vivre dans ces visions imaginaires, y trouver des repères.
Après Les Griffes de la nuit, j'ai pas mal fréquenté le rayon horreur du vidéo club. Il y avait du De Palma, mais aussi des films de Lynch et Cronenberg. Faux-semblants (1988) a été un immense choc. C'est à travers ces cinéastes que je suis devenu plus radicalement cinéphile.
Le cinéma hollywoodien et le film noir
Après avoir vu à la télévision le long documentaire de Scorsese sur le cinéma américain ( Un voyage avec Martin Scorsese à travers le cinéma américain, 1995), j'ai commencé à m'intéresser beaucoup aux films de l'âge d'or hollywoodien. Qui sont peut-être aujourd'hui ceux qui me touchent le plus. C'est une époque où le cinéma savait garder un équilibre entre l'artifice et la vérité, le soin apporté à la forme et l'ancrage dans une réalité.
Le premier film que j'ai découvert, appartenant à cette période, c'est La Nuit du chasseur (1955) de Charles Laughton. C'est aussi un mélange des genres a priori improbable : un conte pour enfants, un polar, du cinéma fantastique... Le film avait été accusé à sa sortie d'être démodé, reprenant de vieilles figures du cinéma muet. Mais on a pu vérifier depuis que c'était justement ce mélange des genres et des époques qui a permis au film de traverser le temps, de rester toujours aussi fort aujourd'hui.
La Nuit du chasseur pourrait presque, aussi, être un film noir. C'est un genre sur lequel circulent toutes sortes de clichés, comme le fait que la musique jazz y serait souvent présente. Pas du tout ! Le film noir me plaît surtout pour le caractère un peu flou des intrigues. On est dans un univers très réaliste, très sec, et en même temps vaporeux. C'est un genre qui est codifié sans l'être, beaucoup plus étrange que ce qu'on croit.
Mon film noir préféré, c'est Gun Crazy (Le Démon des armes, 1950) de Joseph H. Lewis. C'est un film à la fois violent et romantique qui se termine dans le brouillard. Qui mêle l'énergie de la série B et le trouble du film noir. Fabuleux ! Nos héros sont morts ce soir est un film noir, à cette différence que les femmes y jouent un rôle important, elles aident les hommes à comprendre ce qu'ils sont en train de vivre.
Dans le film noir classique, la femme ne pouvait être que femme au foyer ou femme fatale. Mais il ne s'agissait pas pour moi de respecter forcément les lois du genre. On oublie parfois que A bout de souffle (1960) était aussi un film noir, façon Godard. Au début du film, on voyait Belmondo qui regardait une photo de Bogart.
Le cinéma que j'aime, c'est aussi bien Godard que Hollywood, Franju et Cocteau que le Stanley Kubrick de Eyes Wide Shut (1999), un grand film sur les masques, où l'onirisme nous fait entrer dans l'intimité d'un couple. J'aime la mélancolie au cinéma mais je ne suis pas nostalgique du passé, je vis très bien dans mon époque.
Pour moi, la cinéphilie n'est pas un repli sur soi. Elle m'a appris à vivre, à sortir de chez moi, à rencontrer des gens. Scènes de la vie conjugale (1973), je l'ai vu quand j'avais 19 ans et j'ai eu le sentiment que Bergman m'apprenait des choses sur le couple qu'il m'aurait fallu trente ans à comprendre. La cinéphilie n'est pas un fétichisme, c'est une découverte du monde et de la vie.