Affiche pour la sortie de God Save the Queen, 1977. Les Sex Pistols en collaboration avec Jamie Reid © Sex Pistols Residuals
Née à la Villa Médicis, à Rome, sous le signe du choc des cultures, l'exposition Europunk a depuis voyagé en Francophonie : Genève, Charleroi... Elle était jusqu'ici purement visuelle, 100% cimaises et vitrines. Pour son installation parisienne à la Cité de la Musique, elle s'est habillée d'un appareil contextuel et de musique aussi ( cf le calendrier des concerts). D'après son commissaire, Eric De Chassey (12 ans en 1977), le punk a été ' la dernière avant-garde du XXe siècle '. Afin d'affirmer concrètement la seconde partie de la sentence, on a donc remis en scène un peu d'histoire contemporaine et cette ' time line ', suite de bornes grises avec panneaux chronologiques et écrans vidéo, devient même la colonne vertébrale de l'expo, elle partage en deux l'espace du visiteur.

Malcolm McLaren et Vivienne Westwood. T-shirt Two Cowboys (collection Seditionaries), 1977. Courtesy Estate of Malcom McLaren BAZOOKA
On y trouve l'indispensable arrière-plan pédagogique, sans cesse distrait par les silhouettes en réduction qui s'agitent dans des clips ou extraits live (Dave Vanian, J-J Burnel, Siouxsie, Billy Idol, Stinky Toys, les Olivensteins euthanasiant leur papy à la télé française, c'était encore possible...). Tous ces fantômes n'empêchent pas l'œil d'être attiré à droite et à gauche. Voici l'affiche du mythique concert parisien (le seul) des Sex Pistols au Chalet du Lac, le 3 septembre 1976 (méfiez-vous de ceux qui prétendent y avoir assisté...). Une curiosité : dans les tons bleutés, plusieurs fois un très jeune éphèbe nu qui devait laisser deviner autre chose que quatre Londoniens furieux.
Les Pistols répondent du mur d'en face, leur première télé sur Granada TV, le 28 août 1976, Anarchy in the UK. Qu'est-ce qui les distingue d'un groupe de rock'n'roll de l'année d'avant (plus loin, une vidéo des New York Dolls permet de comparer) ? Le blouson rose vif, zippé de partout, de Johnny Rotten. Son doigt d'honneur à la caméra. Et puis la gretschen corpulente qui se trémousse à droite, est-elle avec le groupe ou dans le public ? Elle porte un brassard nazi. Glen Matlock, le bassiste, un T-shirt à l'effigie de Marx. Brouillage de codes. C'était le punk. ' Peut-être bien plus que de l'art, parce qu'on peut dire que l'art aujourd'hui n'est plus qu'un simple produit '. Qui dit cela sur un autre écran de la même salle ? Malcolm McLaren, cerveau des Sex Pistols, interviewé bien après la bataille, veste en tweed. En se penchant un peu, il pourrait admirer sous verre les chemises et T-shirts customisés par sa copine Vivienne Westwood - reliques d'époque provenant d'une collection de la Tate Gallery (!) -, feuilles mortes.
On cherche des traces de mauvais goût et on n'est pas déçu

Loulou Picasso, Pravda, maquette pour Un regard moderne n°5, 1978, acrylique et collage sur papier, collection Loulou Picasso
Ce que l'expo réussit à garder vivant, c'est la cohabitation chaotique (mais ici mieux rangée que nos chambres d'étudiant) de l'art et du non-art. Du côté de l'art : la salle consacrée au collectif parisien Bazooka. Même s'ils se vivaient comme des artistes pour rire (et foutre le bordel), les productions de Kiki Picasso, Loulou Picasso et compagnie, parfois juste imprimées sur le papier journal de Libération, gardent une cohérence esthétique. Après, l'affichage de flyers, posters, fanzines et pochettes réalisés en quatrième vitesse avec les moyens du bord fait voir une sorte d' arte povera. C'est l'accumulation qui leur donne une valeur, parce qu'elle dessine un mouvement, rend compte d'une énergie. On y cherche des traces de vrai mauvais goût et on n'est pas déçu, pas la peine d'en déflorer ici l'effet.
Le coin ' punk politique ' est logiquement squatté par Crass et son utopie autonomiste et le Clash, plus mondialiste avec sa carte géographique passée au rouge des révolutions. La dernière salle du rez-de-chaussée vous refroidit tout ça : 1979, arrive la new wave et ses stylistes. Pochettes du label Factory par Peter Saville, look strict de Joy Division, Wire, Magazine. Minimalisme et graphisme soigné. L'art a ressaisi le punk et comme il se tordait déjà le cou lui-même, l'agonie guettait. Pour offrir aux jeunes visiteurs l'occasion de secouer un peu le cadavre, on a installé dans un bocal tout ce qu'il faut de matériel flambant (3 guitares, 2 basses, un kit de batterie, un clavier électrique) et les trois accords de base jadis placardés par un fanzine pour définir le punk rock.

Affiche promotionnelle pour The Clash, Clash City Rocker , 1978. © DR
Londres était au cœur du réacteur
Au sous-sol, la frise photo de Belle Journée En Perspective recentre l'expo sur Paris et ses premiers punks (à ne pas confondre avec les keupons qui suivront et leur pittoresque aujourd'hui propagé jusque dans les films), on y voit même des jeunes giscardiens. Prudemment, l'affiche de l'expo éclipse ' Euro ' derrière ' Punk '. En laissant de côté l'impasse faite sur le punk américain (discutable dès l'instant où on quitte la sphère visuelle pour entendre et regarder tout le reste), une évidence éclate : Londres était le cœur du réacteur. Deux salles obscures avec projection murale donnent un vrai supplément d'images. Un documentaire allemand, Punk in London, les groupes du moment filmés en 1977, des interviews.
Mieux, la diffusion en boucle d'une poignée de courts-métrages signés d'un certain Captain Zip. Les titres ne vous diront rien : Death : their destiny, The Last Resort, In the Gutter, Don't dream it, see it. On ne les a vus nulle part, sauf tard le soir sur la BBC. Ils sont datés de 1978 mais sûrement tournés avant. Ledit Zip est amateur mais pas manchot. Il filme ses copains et ses copines. Des punks lambda. Dans les rues de Londres. Ils ne font rien, ou rien de spécial. Traînent, picolent, se chamaillent. Hérissons roses, bleus, jaunes, ongles noirs, colliers de chien, poignets de force, cuir clouté, tartan, look ou no look, ennui et rigolade, arrogance et dignité. Gay pride et salut nazi. Bobbies et bus à impériale. Des touristes les prennent en photo. Captain Zip les filme comme ça vient, sans intention, sans habileté, sans mise en scène. Quelque chose vit là-dedans. C'est le vrai moment punk de l'expo. Pour les déjà cultivés à qui on ne la fait plus : une respiration. Pour les néophytes qu'un trop de culture peut rebuter : un truc assez brut, auquel on n'a pas touché.
Exposition Europunk, du 15 octobre 2013 au 19 janvier 2014, Cité de la Musique, 221 avenue Jean Jaurès 75019 Paris